Pour regarder s’il pleut dehors, il faut regarder les petites flaques de la rue par les fenêtres. Si on y voit des petits ronds, cela veut dire que le temps n’est pas très beau. En plissant un peu les yeux, on peut aussi voir dans quel sens tombe la pluie. Parfois le vent l’emporte et elle est un peu penchée sur un côté. On peut également regarder la fumée des toits pour estimer la vitesse du vent. C’est fou à ce que l’on peut penser quand on a une page vide en face de soi.

L’été, c’était agréable de travailler sur son balcon. Il était petit mais il avait le double avantage d’être muni d’une prise de courant et de se situer non loin de la box internet. Durant de longues nuits, il passait son temps dans cet espace donnant sur la rue. L’été, le bar situé à côté programmait beaucoup de concerts. Parfois cela lui donnait de l’inspiration, parfois non. Au pire, il lui suffisait de mettre son casque audio qui le protégeait du bruit ambiant. Quand aucune idée intéressante ne lui venait, il prenait sa moto et partait inonder la ville du son démoniaque de son bolide.

Depuis l’automne, les choses avaient changé. Son boulot ne lui plaisait plus qu’à moitié. Il avait du mal à se l’avouer mais son projet de roman n’avançait pas.

Depuis un moment déjà, il éteignait son téléphone professionnel dès qu’il sortait du travail. Il avait décidé de ne plus consulter la boite mail durant les week-ends. Submergé par les sollicitations, il commençait se sentir dépossédé de lui même. Pourtant il pensait avoir enfin trouvé sa voie. Devenu biker sur le tard, il avait troqué son look de représentant commercial pour des vêtements en cuir. Un blouson, un vieux jean et des bottes. Voilà ce dont il avait besoin. Rattrapé par les obligations de la société, du travail et de la vie en général, ce dont il rêvait parfois c’était d’être personne. Un inconnu.

Certains soirs, il sortait de chez lui pour rejoindre la place de la mairie. Il se posait sur les bancs en béton. L’endroit était toujours animé en fin de journée. Les passants venaient et passaient d’un bout à l’autre de la place. Des flux réguliers de silhouettes sortaient des bouches de métro. On se pressait vers la rue commerçante. Assis seul sur son banc, il se contentait d’être personne et cela lui faisait beaucoup de bien. Nul ne le connaissait, il était un visage parmi tant d’autres que l’on croise dans la ville. Il aurait pu rester là des années sans que quiconque ne vienne lui adresser la parole. Bien que cela semblait lui convenir, au fond de lui-même cela restait pour lui une blessure secrète.

Un soir, il sortit en direction de la grande place. Il décida de prendre son nouvel appareil photo qu’il avait reçu à Noël quelques jours auparavant. Il n’en connaissait pas très bien le fonctionnement mais il voulait faire quelques tests. Il s’assit sur son banc en ciment favori. Devant lui fourmillait une partie de la ville. Peu familier des menus de l’appareil il se mit à appuyer machinalement sur le plus gros bouton. Il prit ainsi une vingtaine de photos en rafale. Rapidement fatigué d’essayer de comprendre les réglages, il rangea l’appareil dans sa poche et profita des minutes où il semblait être absent du monde.

Une fois rentré chez lui, il brancha son nouvel appareil sur son ordinateur afin de voir en grand les photos qu’il avait prises. Les premières lui semblaient banales et sans aucun intérêt mais il savait très bien qu’il n’avait aucun talent de photographe. Toutefois sur la dixième photo une étrange silhouette noire était apparue. Elle se trouvait quasiment au centre de la photo. C’était une espèce de forme longiligne qui ressemblait un peu à une fumée noire. Il passa alors en revue les images suivantes. Bien qu’elles aient été prises à quelques secondes d’intervalle, la forme semblait se déplacer de quelques centimètres à gauche puis à droite mais flottait toujours en face de lui. Il parut vraiment dubitatif car dans ses souvenirs aucune personne n’était passée à proximité de lui au moment de prendre les photos. Pourtant la forme était bien là.

Quelques jours après, il décida de retenter l’expérience mais dans un lieu différent, un peu à l’écart des endroits fréquentés. Il descendit la rue Girardot jusqu’à l’esplanade Azrock. En dessous de la grue, il s‘asseya sur un des bancs. Comme il l’avait fait auparavant, il appuya sur le gros bouton et prit quelques photos. Il n’eut pas besoin de regarder les photos sur son ordinateur pour observer la présence de cette même tache noire. De retour chez lui, il recommença mais avec cette fois la lumière allumée. Il n’en croyait pas ses yeux, la silhouette noire était toujours là. Dès cette nuit là, il commença à lui parler pour faire connaissance.

Les jours passèrent. Le printemps arrivait timidement sur les pavés de la rue du Capitaine Dreyfus. Il avait gardé son blouson chaud malgré le redoux. Son roman était sorti il y a quelques semaines  Il avait connu un grand succès. Parfois les gens le reconnaissaient dans la ville quand il rentrait chez lui par la rue piétonne. On l’aimait bien même si on le disait un peu fou. Il parlait souvent tout seul, comme si une personne se trouvait à côté de lui. On s’en amusait un peu. On disait « Ah, ces écrivains !!! toujours un peu bizarres« . Il connaissait, lui, celui qui lui avait dicté l’histoire du roman. Il avait tenté d’en parler au cours d’une interview mais il avait vite changé de sujet lorsqu’il avait vu la tête stupéfaite du journaliste.

Depuis ce fameux soir où il avait pris les photos , ils ne se quittaient plus. Le motard et sa silhouette noire invisible traversaient parfois la ville dans un fracas infernal les nuits sans sommeil. Au fond de leur lit, certains frissonnaient en l’entendant passer. Des histoires commençaient à circuler sur son sujet. Certains disaient que c’était un ange à ses côtés, d’autres pensaient que c’était le diable.

Un jour d’été, il traversa la grande place ovale où stationnaient les taxis. Sur l’îlot central, quatre personnes étaient assises en cercle. Le voyant s’engager sur le passage piéton, une vieille dame l’interpella: « Hey toi, il parait qu’un fantôme te suit comme ton ombre. Personne ne semble croire à ton histoire d’ombre noire. Nous aussi, nous avons ce même problème : nul ne croit à l’existence de nos pouvoirs. Veux-tu te joindre à nous pour nous aider dans notre mission?« 

Il s’arrêta un instant. Il la fixa puis avança dans sa direction. Elle lui tendit la main: « Je m’appelle Lucyna, bienvenue dans notre groupe » *

* Voir la nouvelle « Le Rendez-Vous » NDLR